Fil d'actualités

La dernière vidéo

Interviews

Interview du 28/01/2015 sur la Protection de l'enfance

Interview du 05/01/2015 sur la Protection de l'enfance

Interview du 11/12/2014 sur la Protection de l'enfance

Interview du 29/09/2014 sur la Protection de l'enfance

Interview du 29/09/2014 sur les sénatoriales

Violences sexuelles : aider les victimes à parler PDF Imprimer Envoyer
Vendredi, 17 Février 2017 15:25

2017-02-02-_video_intervention_violences_sexuellesJeudi 2 février 2017, je suis intervenue, au nom du groupe socialiste, en séance publique au cours d'un débat qui portait sur les victimes des violences sexuelles.

Parallèlement aux discussions qui se sont tenues à l'occasion de l'examen de la proposition de loi portant réforme de la prescription pénale, j'ai tenu à insister, une nouvelle fois, sur la nécessité d'allonger les délais pendant lesquels les victimes peuvent porter plainte et poursuivre les auteurs de leurs agressions ou de leurs viols. Au-delà, j'ai précisé dans mon intervention qu'un travail de fond devait s'opérer pour former tous les professionnels de l'éducation, du secteur médico-social, de la justice, des forces de l'ordre à la détection, la prévention et à l'accompagnement de la parole des victimes.

Retrouvez ci-dessous l'intégralité de mon intervention ou découvrez-là en vidéo.

Cher.e.s collègues,

Ces derniers mois ont été marqués par les retentissements médiatiques survenus à la sortie du livre témoignage de Flavie Flament, La Consolation, dans lequel elle dénonce le viol, dont l’auteur présumé, est un photographe de renom.

Après ces révélations, l’animatrice a dû faire face à des accusations de diffamation, puis à une partie de l’opinion, l’accusant d’être responsable de sa mort. L’auteur présumé n’aura jamais été poursuivi.

Cet enchaînement de faits nous révèle, du fait de la notoriété de ses protagonistes, ce que vivent dans l’ombre, des milliers, voire des millions de victimes de violences sexuelles : l’horreur du vécu individuel et ses conséquences tout au long de la vie, la difficulté voire l’impossibilité d’en parler, d’être crue, le déchainement de violences, de ruptures auxquelles de nombreuses victimes ont à faire face lorsque leur parole se libère. Preuve, s’il en faut, que notre société n’entend pas les victimes !

Et ce pour plusieurs raisons.

Le huis-clos dans lequel se déroulent ces abus et ces crimes, musèle la parole des victimes. La violence physique et psychologique, la peur, rendent le crime presque parfait. Car l’enjeu de l’auteur, en plus d’abuser sexuellement sa victime, est de bâillonner sa parole.

Cette parole empêchée est la double-peine infligée aux victimes. Comme nous le disent si justement les associations, c’est le seul crime où c’est la victime qui porte la honte C’est insupportable !

Je tiens à saluer l’initiative de mes collègues du groupe écologiste qui ont programmé ce débat sur les violences sexuelles et sur la manière dont nous devons aider les victimes à parler. Car l’enjeu est fort. La parole est le point de départ de la reconstruction des victimes et le point d’arrêt des criminels. Encore faut-il que la société accepte de regarder, d’écouter cette réalité et de mettre en œuvre des moyens d’accompagner cette parole, de la rendre audible. Au-delà de la révélation, il s’agit de proposer des lieux de réparation aux victimes.

Commençons par regarder les choses en face : les violences sexuelles, qu’elles s’exercent sur des enfants ou sur des adultes, ont un caractère d’ampleur dans notre pays.

L’enquête réalisée par l’INSERM et l’INED en 2006 avance le chiffre de 16 % des femmes et de 5 % des hommes qui déclarent avoir subi des viols ou tentatives de viols au cours de leur vie or on estime que seulement 10 % des cas de viols feront l’objet d’une plainte.

Les estimations du  Conseil de l’Europe font état d’un enfant sur cinq confronté à la violence sexuelle sous toutes ses formes : viols, abus sexuels, pornographie, sollicitation des enfants par le biais d’Internet prostitution et corruption.

Selon le HCE, à l’âge de 20 ans, une française sur dix déclare avoir été agressée sexuellement au cours de sa vie, dans le cercle familial pour la très grande majorité d’entre elles.

Ces chiffres sont effrayants.

Aujourd’hui, nous parlons d’un type de violence bien spécifique que sont les violences sexuelles mais je souhaite insister sur le fait que ces violences s’inscrivent dans un contexte social très permissif. Les auteurs se sentent tout puissants ce qui, implicitement, décourage les victimes de parler.

Je souhaiterais évoquer le continum des violences au niveau individuel et collectif.

Au niveau individuel, toutes les violences subies dans l’enfance meurtrissent, abîment profondément. Les violences sexuelles détruisent plus encore. La victime risque, plus que toute autre personne, d’être sur-exposée à d’autres violences à l’école, au sein du couple, au travail. Elle risque aussi de développer des comportements à risque contre elle-même ou contre les autres. Si la victime n’est pas réparée, elle peut souffrir de  ce continum de violences tout au long de sa vie.

Nous retrouvons ce continum au niveau sociétal. Car, même si les garçons, les hommes sont également victimes de violences, sexuelles notamment, celles-ci s’inscrivent toujours dans un contexte de domination sexué. Les auteurs sont très majoritairement des hommes, les victimes sont des femmes et des enfants.

Toutes les formes de violences se conjuguent et se renforcent : mépris, insultes, harcèlement, violences sexuelles, violences conjugales, prostitution, inégalités salariales, remise en cause régulière de l’IVG, inégalités politiques, etc. Elles révèlent que la place des femmes, des enfants dans notre société reste encore très inégalitaire.

On peut aussi évoquer le continum chez les auteurs de violences. Violaine Guérin, endocrinologue et gynécologue médicale, présidente de l’association Stop aux violences sexuelles, précise, en s’appuyant sur les travaux de la psychanalyste Alice Miller, que « la violence est racine de la violence », . Elle avance même que 80 % des agresseurs auraient eux-mêmes subi des abus.
Il y a donc urgence à traiter ce fait social d’ampleur que sont les violences sexuelles.

Mais alors, comment faire ?

En agissant au niveau individuel mais également au niveau collectif.

La politique conduite ces dernières années en matière d’égalité entre les femmes et les hommes a permis de révéler, de mesurer les inégalités et de rechercher des moyens d’atteindre l’égalité réelle. Malgré des avancées, il reste des choses à faire.

Nous devons également centrer nos efforts concernant les droits des enfants et opter pour une éducation bienveillante. Il faut informer davantage les mineur.e.s sur leurs droits.

À ce titre, permettez-moi de déplorer l’attitude de certains de nos collègues sénateurs Les Républicains qui ont porté devant le Conseil constitutionnel la loi Égalité et citoyenneté adoptée fin décembre dernier. Son article 222 ­­– que les deux chambres avaient enfin fini par adopter – stipulait que l’autorité parentale s’exerce à l’exclusion de « tout traitement cruel, dégradant ou humiliant, y compris tout recours aux violences corporelles ». Cette censure ­­– sur une question de forme – permet à certains parents de continuer à user d’un archaïque « droit de correction » sur leurs enfants.

Au niveau individuel, il s’agit de créer un climat de confiance propice à libérer la parole de la victime, de la croire et de l’accompagner.

Comme nous le disent de nombreux témoignages, il est tout d’abord difficile de faire émerger ces événements à la conscience, la victime les enfouie pour survivre. On parle d’amnésie traumatique. Ce travail personnel peut prendre de nombreuses années, voire ne jamais se faire. Elle doit affronter la honte et l’emprise, mécanismes spécifiques aux agressions sexuelles.

Cet accompagnement pourrait intervenir au sein de centres de crise et de soin spécifiques et pluridisciplinaires pour les enfants et les adultes victimes de violences sexuelles, comme le propose la psychiatre Muriel Salmona. Des lieux de soins mais aussi des lieux ressources pour les autres intervenant.e.s. Il est urgent d’en ouvrir un par département

Puis, la question ensuite est « en parler ou non ». En effet, pour les personnes victimes de violences sexuelles, le fait même d’en parler constitue une expérience redoutable. En parlant, en déposant plainte, elles vont à nouveau re-vivre les épisodes douloureux. Elles prennent le risque de se retrouver face à leur agresseur, d’être exclues de leur famille, d’être accusée de mensonge, d’être menacée de mort… Pour tenir, il faut impérativement être accompagnée.

Dans les cas où les faits ne sont pas prescrits, c’est alors « parole contre parole ». La victime s’expose à une nouvelle charge de violence de la part de l’agresseur. En l’absence de preuves, comme c’est très souvent le cas pour ces faits, le dossier est classé sans suite. La victime n’a pas obtenu la reconnaissance attendue. Parfois, lorsque les faits sont prescrits, ces démarches permettent toutefois l’expression de nouvelles victimes pour lesquels les faits peuvent être poursuivis.

Ainsi en va du parcours des victimes.

À ce titre, il me paraît essentiel d’évoquer, mes chers collègues, la question des délais de prescription : je sais que cette vision est pour l’instant loin d’être partagée dans cette chambre et pourtant je ne désespère pas que les délais puissent être rallongés et que l’on atteigne un jour l’imprescriptibilité pour ces faits. Car tant que l’imprescriptibilité n’est pas totale, la victime qui parle après les délais se retrouve dans une insécurité juridique. En témoignant, elle risque d’être poursuivie pour diffamation ; c’est inique !

Face à un fait social d’une telle ampleur, il nous faut prendre les moyens d’aider les victimes à se réparer.

Tout d’abord en accueillant leur parole sans les juger et sans en avoir peur. C’est une étape cruciale dans la reconstruction.

Ceci suppose de former les professionnel.e.s et bénévoles à la réalité des violences sexuelles, à leur ampleur, à leurs mécanismes de destruction et à la reconstruction.  Que ce soit dans le champ médical, de l’éducation, ou du monde du travail.

Lorsqu’on évoque les difficultés à apporter la preuve du viol ou de l’agression sexuelle, que le temps qui passe les effacerait, les spécialistes répondent qu’au contraire, les symptômes s’accumulent avec le temps. Encore faut-il savoir les regarder et les comprendre. « Les corps parlent et crient avec elles » pour citer à nouveau Violaine Guérin.

Nous devons poursuivre les travaux engagés ici à l’initiative de notre collègue Colette Giudicelli qui prévoient une obligation de signalement pour le personnel médico-social qui repère des violences sexuelles chez un patient. Aujourd’hui, une vision conservatrice demeure au sein des Ordres médicaux, qui, sous couvert de secret professionnel, empêche l’obligation de signaler.

Si à l’automne 2015 nous avions réussi à faire en sorte que ce signalement ne puisse se retourner contre le soignant, nous devons aller plus loin en permettant la confidentialité des informations transmises. Dans certaines situations en effet, le signalement profite à la défense du mis en cause quand celui-ci est détenteur de l’autorité parentale et peut donc consulter les dossiers relatifs à la victime !

La réponse judicaire doit également évoluer. Il y a de trop nombreux classements sans suite. Cela suppose la formation des personnels police-gendarmerie-justice à ces réalités. Tant pour traiter de la plainte spécifique de chaque victime que dans un souci de prévention. En effet, la connaissance d’un prédateur sexuel peut permettre de l’empêcher de nuire à nouveau, et ainsi enrayer cette reproduction infernale du cycle des violences.

*          *          *

Pour conclure, mes cher.e.s collègues, je me réjouis que ce débat ait lieu. Il nous honore. Ces dernières semaines, en effet, nous avons pu entendre que députés et sénateurs se détournaient de la situation des victimes de violences sexuelles. Il n’en est rien. Nous continuons ce combat en faveur des victimes. Nous voulons une société plus juste, plus respectueuse de chaque être humain.

Continuons à dénoncer toutes les formes de violences. Je pense ici notamment à un phénomène récent, celui des « viols à distance », sur commande et par internet, qui se répandent dans les réseaux pédophiles. Continuons aussi à dénoncer toutes les inégalités et injustices desquelles se nourrissent toutes ces violences. Car rien n’est inéluctable et le rôle de la loi en la matière est déterminant pour dire quelle société nous voulons et pour la construire.

La mobilisation de l’opinion publique, les prises de position de personnalités du monde du spectacle aux côtés de la comédienne Andréa Bescond en faveur de l’imprescriptibilité nous interpellent et nous servent d’aiguillon. Soyons attentifs à la souffrance que notre société exprime et à l’attente forte de plus de bienveillance car je veux croire avec vous qu’il n’y a pas de fatalité face à la souffrance !

Je vous remercie.

 
 

RSS du Sénat